Ce que vous venez de vivre est un basculement
Un internet où il faut décliner son identité à chaque porte est un internet où l'on n'est plus jamais anonyme par défaut. C'est un grave recul pour notre vie privée — comme si, pour marcher dans la rue, on vous imposait un t-shirt avec vos nom et prénom. Notre dossier détaille ce que la loi impose vraiment, ce que ça donne déjà ailleurs, et ce qu'on perd tous au passage.
1. Ce que la loi impose réellement
Le 21 juillet 2026, l'Assemblée nationale a adopté définitivement la proposition de loi interdisant l'accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, par 279 voix contre 81. Le blocage vise les nouveaux comptes dès septembre 2026, puis l'ensemble des comptes existants au 1er janvier 2027.
Le point qui change tout est une conséquence arithmétique, pas une interprétation militante : pour empêcher les moins de 15 ans d'accéder à une plateforme, il faut vérifier l'âge de tout le monde. L'interdiction vise les mineurs ; l'obligation de preuve, elle, vise 100 % des utilisateurs.
Le champ d'application est large. Le texte issu de la réécriture gouvernementale vise tout « service de réseaux sociaux en ligne », sans seuil de taille minimale, avec des exceptions limitées (encyclopédies en ligne, forges logicielles, projets éducatifs). La définition retenue au niveau européen — une plateforme permettant aux utilisateurs de se connecter, de communiquer, de partager des contenus et de découvrir d'autres utilisateurs — englobe bien plus que les grandes plateformes commerciales : un forum, une instance Mastodon ou PeerTube, un jeu vidéo avec un chat intégré peuvent y entrer.
Sources :
- La Presse / AFP, La France interdit les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, 21 juillet 2026
- La Quadrature du Net, Derrière la vérification d'âge sur les réseaux sociaux, la généralisation du contrôle d'identité en ligne, 21 mai 2026 — laquadrature.net
- Pierre Beyssac (Parti Pirate), Une mesure aussi inefficace que dangereuse, Atlantico, juillet 2026
2. Le « double anonymat » n'est pas de l'anonymat
Les pouvoirs publics français emploient le terme de « double anonymat » pour décrire le dispositif : un tiers vérificateur contrôle votre identité, puis transmet à la plateforme un simple jeton attestant que vous avez l'âge requis. La plateforme ne connaît pas votre identité ; le vérificateur n'est pas censé savoir à quoi sert l'attestation.
Ce vocabulaire est trompeur sur deux plans.
D'abord, il ne s'agit pas d'anonymat mais de cloisonnement. Vos données existent, elles sont simplement réparties entre deux acteurs. L'anonymat, c'est l'absence de collecte. Ici, il y a bien collecte — et il faut prouver son identité civile pour prouver son âge, puisque les deux techniques principales sont la photographie d'un titre d'identité ou l'usage d'une identité numérique d'État.
Ensuite, ce cloisonnement suppose d'être correctement implémenté. En 2025, l'ONG AI Forensics a établi qu'AgeGo, prestataire de vérification d'âge pour de nombreux sites, collectait l'URL complète de la vidéo que l'internaute souhaitait consulter — exactement ce que l'architecture était censée rendre impossible. Après l'enquête, l'entreprise a réduit sa collecte : elle ne connaît plus « que » le site visité.
La troisième technique, l'estimation d'âge par analyse biométrique du visage, échappe au contrôle d'identité mais pas à la critique : elle est structurellement imprécise. Une étude britannique a montré qu'une moustache dessinée au feutre suffit à tromper certains systèmes ; le média Next a établi que des vidéos issues de banques d'images étaient validées par certains dispositifs. La CNIL a d'ailleurs refusé cette technologie pour les bureaux de tabac.
Sources : La Quadrature du Net (art. cité) — laquadrature.net ; AI Forensics, rapport technique sur AgeGO, 2 septembre 2025 — aiforensics.org ; CNIL, position sur les caméras « augmentées » chez les buralistes — cnil.fr ; Next, Sites porno : les systèmes de vérification d'âge valident parfois n'importe quoi — next.ink.
3. Les fuites de données ne sont pas une hypothèse
C'est l'argument le plus simple, parce qu'il ne demande aucune projection : il est déjà arrivé.
Le 3 octobre 2025, Discord annonce qu'un de ses prestataires de support client, 5CA, a été compromis. Le 8 octobre, la plateforme confirme qu'environ 70 000 utilisateurs ont potentiellement vu la photo de leur pièce d'identité officielle — passeport, permis de conduire — exposée. Ces documents avaient été fournis dans le cadre de procédures de vérification d'âge. Les attaquants revendiquent des volumes bien supérieurs (plus de 2 millions de photos, chiffres non vérifiés).
Trois enseignements, tous transposables au dispositif français :
- La faille n'était pas chez Discord. Elle était chez un sous-traitant. Multiplier les tiers de confiance, c'est multiplier les surfaces d'attaque.
- Les données n'auraient pas dû être conservées. Le Register a résumé le problème sans détour : personne n'explique pourquoi le prestataire stockait encore ces documents.
- Une pièce d'identité ne se change pas. Un mot de passe compromis se remplace en trente secondes. Un passeport, non.
Comme le formule Maddie Daly, de l'Electronic Frontier Foundation : les systèmes de vérification d'âge sont des systèmes de surveillance, et quiconque transmet ses données ne peut jamais savoir ce qu'il en adviendra.
Sources : NBC News — nbcnews.com ; The Verge ; The Guardian ; The Register — theregister.com et theregister.com ; Proton — proton.me ; Bitdefender — bitdefender.com — octobre 2025.
4. Ce que ça donne ailleurs : le Royaume-Uni
L'Online Safety Act est entré pleinement en vigueur le 25 juillet 2025. Il impose une vérification d'âge « hautement efficace » pour tout contenu jugé « harmful » — une notion volontairement large, couvrant la pornographie mais aussi le suicide, l'automutilation et les troubles alimentaires.
Résultats documentés en quelques jours :
- Explosion des VPN. Proton VPN annonce une hausse de 1 400 % des inscriptions dans les minutes suivant l'entrée en vigueur, puis jusqu'à 1 800 % sur les téléchargements. NordVPN constate +1 000 %. Le week-end suivant, la moitié du top 10 des applications gratuites de l'App Store britannique sont des VPN ; Proton VPN dépasse ChatGPT en première place.
- Volumétrie. Selon l'Age Verification Providers Association, 5 millions de contrôles d'âge supplémentaires sont effectués chaque jour au Royaume-Uni, pour les seuls sites pornographiques.
- Effets de bord absurdes. Le blocage a touché l'accès à l'actualité internationale (contenus sur Gaza, sur la guerre en Ukraine), des œuvres d'art classiques, de la musique sur Spotify, des discussions Discord, des jeux vidéo, des ressources d'aide au sevrage tabagique, et jusqu'à des forums d'entraide contre l'addiction à la pornographie — dont l'accès exige désormais de fournir des données biométriques.
- Wikipédia. L'encyclopédie a engagé une procédure contre le gouvernement britannique, estimant que sa classification en « Category 1 » l'obligerait à vérifier l'âge de ses lecteurs et l'identité de ses contributeurs. Wikipédia a annoncé qu'elle ne s'y conformerait pas.
- Retournement de l'opinion. En une semaine d'application, le soutien à la loi mesuré par YouGov passe de 80 % à 69 %. 26 % des Britanniques déclarent avoir rencontré de nouvelles restrictions.
Un commentateur résume : quand la principale réussite d'une loi de protection de l'enfance est d'apprendre aux enfants à utiliser un VPN, l'objectif a peut-être été manqué.
Sources : Reason, 10 examples of absurd fallout from the U.K.'s Online Safety Act, 6 août 2025 — reason.com ; The Guardian ; Cybernews — cybernews.com ; CEPA, Access Denied: The UK Online Safety Act Misses Its Mark — cepa.org ; Ofcom, Age checks to protect children online — ofcom.org.uk ; YouGov, How have Britons reacted to age verification?, août 2025 — yougov.co.uk.
5. Ce que ça donne ailleurs : l'Australie
L'Australie interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans depuis le 10 décembre 2025. C'est le dispositif le plus abouti au monde, avec des amendes pouvant atteindre 49,5 millions de dollars australiens.
Le bilan est disponible, et il est documenté par le régulateur lui-même.
- Un mois après, 4,7 millions de comptes de mineurs ont été désactivés. Le Premier ministre déclare que la mesure fonctionne.
- Trois mois après, l'eSafety Commissioner constate qu'une proportion substantielle des moins de 16 ans conservent leurs comptes, en créent de nouveaux, ou franchissent les dispositifs de vérification. Environ 70 % des mineurs concernés accèdent toujours aux plateformes. Entre janvier et mars, seuls 310 000 comptes supplémentaires ont été affectés.
- Une évaluation par les pairs publiée dans le British Medical Journal (Université de Newcastle), portant sur plus de 400 adolescents interrogés avant puis trois mois après l'entrée en vigueur, conclut à une preuve insuffisante d'une baisse significative de l'usage, et constate un contournement substantiel. Plus de 85 % des moins de 16 ans continuaient d'utiliser les applications visées, alors même que deux tiers d'entre eux avaient rencontré un contrôle d'âge.
- La réponse politique n'a pas été de réexaminer le dispositif, mais de le durcir : doublement des amendes (de 49,5 à 99 millions de dollars australiens) et renforcement des pouvoirs du régulateur.
C'est la mécanique la plus importante à comprendre, et le juriste Michael Geist l'a formulée ainsi : plus la protection de la vie privée est bonne, moins l'interdiction est efficace. Les contournements (fausse date de naissance, compte d'un parent ou d'un aîné, navigation privée) ne sont neutralisés que par une identification plus intrusive de tous les utilisateurs. « Renforcer » la loi signifie donc mécaniquement moins de vie privée et plus de surveillance. Il n'existe pas de version de ce dispositif qui soit à la fois efficace et respectueuse de l'anonymat.
Sources : eSafety Commissioner, rapports de conformité Social Media Minimum Age, mars et juin 2026 — esafety.gov.au ; British Medical Journal, 24 juin 2026 — bmj.com ; Michael Geist, The Data on Australia's Social Media Ban: The Better the Privacy Protection, the Less Effective the Ban, juillet 2026 — michaelgeist.ca ; Al Jazeera, 16 janvier et 27 juin 2026 — aljazeera.com et aljazeera.com ; Reuters.
6. Le contournement, et ce qu'il déclenche
Une loi que tout le monde sait contournable
Ce n'est pas un secret, ni une révélation de militants : c'est le constat des régulateurs eux-mêmes.
Les méthodes de contournement documentées par les études sont d'une banalité désarmante. Le rapport de l'eSafety Commissioner australien et l'évaluation publiée dans le British Medical Journal recensent essentiellement : la saisie d'une fausse date de naissance à l'inscription, l'usage du compte d'un parent ou d'un frère aîné (« Big Brother », en anglais — pour une fois, c'est lui qui aide à échapper à la surveillance ; Orwell n'aurait pas osé l'écrire dans 1984), la création de comptes secondaires, la navigation privée — et le VPN. Rien qui demande une compétence technique particulière. C'est précisément pour cela que 70 % des mineurs australiens concernés accèdent toujours aux plateformes six mois après l'interdiction.
Au Royaume-Uni, le VPN est devenu l'outil de contournement massif : jusqu'à 1 800 % de hausse des inscriptions chez certains fournisseurs dans les jours suivant l'entrée en vigueur, et la moitié du top 10 des applications gratuites de l'App Store britannique le week-end suivant.
Rappelons que l'usage d'un VPN est parfaitement légal en France. La liberté d'utiliser des moyens de chiffrement est garantie depuis la LCEN de 2004. L'ANSSI — l'agence nationale de cybersécurité, donc l'État lui-même — recommande le VPN comme bonne pratique d'hygiène numérique. Des millions de personnes l'utilisent pour le télétravail, pour sécuriser une connexion sur un réseau Wi-Fi public, ou simplement pour protéger leurs données.
La suite annoncée
Le 30 janvier 2026, quelques jours après l'adoption du texte en première lecture, la ministre déléguée chargée de l'Intelligence artificielle et du Numérique, Anne Le Hénanff, était interrogée sur France Info sur ce contournement prévisible. Sa réponse : les VPN sont le prochain sujet sur sa liste. Elle reconnaissait l'existence de la faille tout en assumant une stratégie progressive — si le texte protège 65 à 70 % des enfants, on continuera.
Il ne s'agissait pas d'une annonce de projet de loi. Aucun texte visant les VPN n'a été déposé. Le gouvernement a précisé qu'il n'avait jamais été question de les interdire aux adultes. Quiconque affirme que les VPN sont interdits en France se trompe.
Mais le Parlement a déjà écrit ce à quoi cela ressemblerait.
Lors de l'examen de la loi SREN en 2023, un amendement proposait que les fournisseurs de VPN procèdent eux-mêmes à la vérification de l'âge de leurs utilisateurs, selon un référentiel élaboré par l'Arcom après consultation de la CNIL — le même dispositif que pour les sites pornographiques et les réseaux sociaux. La sanction prévue en cas de manquement : une amende équivalente à 1 % du chiffre d'affaires mondial. L'exposé des motifs assumait l'objectif : réguler le principal outil de contournement pour renforcer l'effectivité des deux lois.
Un second amendement, retiré avant discussion, proposait que tout utilisateur identifié comme se connectant via un VPN soit traité par défaut comme un mineur, jusqu'à preuve du contraire.
Ces textes n'ont pas prospéré. Ils existent, ils sont publics, et ils décrivent le prochain palier avec une précision que ne permet aucune interview.
Le mécanisme, encore
C'est le même engrenage que celui décrit plus haut, appliqué à l'étape suivante. Chaque méthode de contournement que l'on ferme exige une identification plus large :
- fermer la fausse date de naissance → vérifier l'identité de tous ;
- fermer le compte emprunté → vérifier l'identité à chaque connexion, et non à l'inscription ;
- fermer le VPN → contrôler l'identité des utilisateurs de VPN, ou traiter par défaut comme suspect quiconque chiffre sa connexion.
À aucun moment ce processus ne converge vers une solution efficace et respectueuse de la vie privée. Il converge vers l'identification permanente de tout le monde. Le Conseil d'État l'avait d'ailleurs signalé en amont : dans son avis du 14 janvier 2026, il jugeait l'interdiction générale disproportionnée au regard du droit européen, et recommandait des mesures ciblées plutôt qu'une prohibition absolue visant l'ensemble des services de réseaux sociaux.
Ce que vous ne trouverez pas ici
Vous ne trouverez sur ce site aucun mode d'emploi pour contourner la loi. C'est délibéré, et ce n'est pas de la prudence juridique.
Une loi dont l'efficacité repose sur l'ignorance technique des citoyens n'est pas une loi qui protège : c'est une loi qui trie. Elle s'applique à ceux qui ne savent pas la contourner, et laisse passer ceux qui savent — c'est-à-dire, à peu près exactement l'inverse de la population qu'elle prétend protéger. Le publier ne prouverait rien que les régulateurs britannique et australien n'aient déjà démontré, chiffres à l'appui, dans leurs propres rapports.
Sources : France Info, La Matinale, 30 janvier 2026 ; amendement n° 232 à la loi SREN — assemblee-nationale.fr ; amendement n° CS504 (retiré) — assemblee-nationale.fr ; avis du Conseil d'État du 14 janvier 2026 ; eSafety Commissioner ; British Medical Journal ; LCEN, loi n° 2004-575 du 21 juin 2004 ; recommandations ANSSI.
7. La question de la porte entrouverte
Ce qui est établi : le 5 octobre 2023, l'Assemblée nationale a adopté un amendement du député Paul Midy à la loi SREN, ainsi rédigé : « L'État se fixe l'objectif qu'au 1er janvier 2027 100 % des Français puissent avoir accès à une identité numérique gratuite et que 80 % d'entre eux en disposent effectivement. » L'application France Identité, lancée en bêta en mai 2023 puis ouverte au grand public le 14 février 2024, en est le support ; elle comptait plus de 1,2 million d'utilisateurs fin 2024.
Ce qui est tout aussi établi, et qu'il faut dire : les amendements qui visaient à conditionner la création d'un compte sur un réseau social à une identité numérique certifiée — c'est-à-dire la levée de l'anonymat — ont été retirés du texte, face à une opposition nourrie. L'identité numérique n'est pas obligatoire. Quiconque prétend le contraire se trompe.
Ce que l'on peut en conclure honnêtement : il ne s'agit pas d'un complot, mais d'une trajectoire, et elle est publique. En janvier 2019, lors du Grand débat national, le président de la République évoquait une « levée progressive de toute forme d'anonymat ». En 2023, le Parlement fixe l'objectif d'une identité numérique universellement accessible pour 2027. En 2026, une loi impose à chaque internaute de prouver son âge — donc son identité — pour accéder à un réseau social. Chaque étape a été présentée séparément, chacune avec sa justification propre.
La question n'est pas de savoir si une conspiration est à l'œuvre. Elle est de savoir ce qu'il reste à faire, une fois que l'infrastructure d'identification de l'ensemble de la population est déployée et que son usage est devenu réflexe, pour que le pas suivant soit franchi. Historiquement, la réponse est : très peu.
Sources : Amendement n° 1056 de M. Midy à la loi SREN, 30 septembre 2023 — assemblee-nationale.fr ; INCYBER, 9 octobre 2023 ; IREDIC, novembre 2023 ; programme France Identité Numérique — france-identite.gouv.fr.
8. Le droit à l'anonymat existe
On entend souvent que l'anonymat en ligne serait une tolérance, voire une anomalie. C'est faux en droit.
La directive européenne sur le commerce électronique, toujours en vigueur, pose le principe de l'utilisation anonyme des réseaux ouverts tels qu'Internet. La Cour de justice de l'Union européenne considère que les utilisateurs de communications électroniques sont en droit de s'attendre, en l'absence de leur consentement, à ce que leurs communications restent anonymes et ne fassent pas l'objet d'un enregistrement. La Cour européenne des droits de l'Homme rattache ce principe à la liberté d'expression.
Exiger d'une personne qu'elle justifie son identité avant de pouvoir s'exprimer, c'est l'inverse exact de ce principe.
Par ailleurs, la base juridique européenne du dispositif est contestée. L'article 28 du Digital Services Act, invoqué par la France et la Commission, impose aux plateformes de garantir aux mineurs un haut niveau de sécurité et de vie privée — et son paragraphe 3 précise qu'il n'impose pas aux plateformes de traiter des données personnelles supplémentaires pour déterminer si l'utilisateur est mineur. Une obligation de vérification d'âge fait précisément l'inverse. Une affaire concernant la loi SREN — la vérification d'âge imposée aux sites pornographiques — est allée jusqu'à la CJUE : l'avocat général y avait mis en doute la conformité du dispositif français au droit de l'Union ; la Cour a finalement jugé, le 16 juin 2026, que la protection des mineurs pouvait justifier de telles mesures nationales. Ce débat portait sur la directive e-commerce ; celui sur l'article 28 du DSA reste, lui, ouvert pour les réseaux sociaux.
Sources : directive 2000/31/CE — eur-lex.europa.eu ; CJUE, La Quadrature du Net e.a., aff. jointes C-511/18, C-512/18 et C-520/18, 6 octobre 2020 — curia.europa.eu ; CEDH, Standard Verlagsgesellschaft mbH c. Autriche (n° 3), req. n° 39378/15, 7 décembre 2021 — hudoc.echr.coe.int ; règlement (UE) 2022/2065 (DSA), art. 28 — eur-lex.europa.eu ; CJUE, WebGroup Czech Republic et NKL Associates, aff. C-188/24, arrêt du 16 juin 2026 — curia.europa.eu.
9. Ce qu'on perd, concrètement
L'argument « je n'ai rien à cacher » suppose que l'anonymat ne sert qu'à dissimuler. En pratique, il soutient une infrastructure sociale dont l'essentiel est invisible tant qu'elle fonctionne :
- les sources des journalistes ;
- les lanceurs d'alerte ;
- les victimes de violences conjugales qui reconstruisent une vie sans être retrouvées ;
- les personnes qui cherchent de l'information sur leur santé, leur sexualité ou une addiction sans que cela soit rattaché à leur état civil ;
- les adolescents qui explorent une identité qu'ils ne peuvent pas encore exposer chez eux.
Aucun de ces usages n'est de droite ou de gauche. Aucun ne survit à une obligation d'identification préalable.
La vérification d'âge exclut aussi, mécaniquement, au-delà des mineurs : les personnes sans titre d'identité, celles qui ne maîtrisent pas les outils numériques, et celles que les systèmes biométriques identifient moins bien — les biais racistes et sexistes de ces dispositifs sont documentés.
10. Les réseaux sociaux ne sont pas que nuisibles
Ce site ne prétend pas que les réseaux sociaux commerciaux sont inoffensifs. Ils ne le sont pas : les algorithmes de recommandation conçus pour maximiser le temps passé, la mise en avant de contenus liés au suicide auprès d'adolescents documentée par Amnesty International en 2025, les condamnations de Meta et Google aux États-Unis pour des mécanismes d'addiction — tout cela est réel, et le problème est le modèle économique publicitaire, pas l'âge des utilisateurs.
Les plateformes elles-mêmes ne combattent d'ailleurs pas la vérification d'âge : elles se battent pour qu'elle incombe à quelqu'un d'autre. Meta a dépensé 26,3 millions de dollars en lobbying fédéral américain en 2025 — un record pour l'entreprise — et soutient ouvertement, aux côtés de Snap et de X, les lois « App Store Accountability » adoptées dans l'Utah puis au Texas : celles-ci confient la vérification de l'âge aux magasins d'applications d'Apple et de Google, c'est-à-dire à tout le monde sauf aux réseaux sociaux eux-mêmes. Apple et Google s'y opposent en miroir, chacun estimant que c'est à l'autre de collecter vos données. Quand chaque géant plaide pour que la surveillance soit organisée par son concurrent, « c'est pour les enfants » mérite d'être lu comme ce que c'est aussi : une bataille de répartition des coûts.
Mais la recherche établit aussi des bénéfices, et les ignorer fausse le débat :
- Un optimum à l'usage modéré, mesuré par l'OCDE. Le rapport Growing up in the social media age (2026) décrit une relation en U inversé entre l'usage des réseaux sociaux et le bien-être socio-émotionnel des enfants : l'absence d'usage comme l'usage intensif sont associés à un bien-être moindre, l'usage modéré à un bien-être supérieur. Les élèves qui déclarent un usage modéré obtiennent même de meilleurs résultats en mathématiques que ceux qui ne les utilisent pas du tout. Une interdiction totale ne vise donc pas l'optimum décrit par les données : elle l'interdit.
- Connexion sociale et réduction de l'isolement. Les adolescents tirent des usages en ligne un sentiment d'appartenance et un soutien par les pairs, particulièrement précieux pour ceux dont le réseau de soutien familial est faible.
- Jeunes marginalisés. Une revue systématique publiée dans le Journal of Medical Internet Research (2022) conclut que les réseaux sociaux peuvent soutenir la santé mentale des jeunes LGBTQ+ par la connexion entre pairs, la construction identitaire et le soutien social — dans un environnement qui contrebalance des contextes hétéronormatifs. L'avis du Surgeon General américain de 2023 relève également que les jeunes marginalisés peuvent bénéficier de manière spécifique de ces possibilités de connexion.
- Isolement géographique. Les jeunes LGBT+ en zone rurale déclarent un usage et un soutien en ligne supérieurs à ceux des zones urbaines : le numérique compense un déficit d'accès au soutien de proximité.
- Identité, compétences, engagement. La littérature identifie des espaces relativement sûrs d'expression identitaire, le développement de compétences, la poursuite d'intérêts et des opportunités d'engagement civique.
Une synthèse publiée dans JMIR Mental Health propose explicitement une alternative aux interdictions : cesser de recourir à des bans inefficaces, reconnaître les bénéfices réels, et développer chez les adolescents les compétences de régulation émotionnelle et l'autonomie. C'est plus lent qu'une loi. C'est aussi ce qui marche.
Sources : OCDE, Growing up in the social media age, OECD Digital Economy Papers n° 385, 2026 — oecd.org ; Berger et al., Sexual Health, 2021 — pubmed.ncbi.nlm.nih.gov ; revue systématique JMIR, 2022 (PROSPERO CRD42020222535) — jmir.org ; Social Media Use in Adolescents: Bans, Benefits, and Emotion Regulation Behaviors, JMIR Mental Health, 2024 — mental.jmir.org ; Digital Wellness Lab (Boston Children's Hospital) — digitalwellnesslab.org ; U.S. Surgeon General, Advisory on Social Media and Youth Mental Health, 2023 — ncbi.nlm.nih.gov ; Amnesty International, Dragged into the Rabbit Hole, 2025 — amnesty.org ; OpenSecrets, dépenses de lobbying de Meta, 2025 — opensecrets.org ; CNBC, 26 mars 2025 — cnbc.com ; TechCrunch, 27 mars 2025 — techcrunch.com ; CNN, 13 mars 2025 — cnn.com.
11. Le contrôle parental existe déjà
Il y a une évidence que le débat public a soigneusement contournée : l'outil existe déjà. Chaque système d'exploitation grand public, mobile comme PC, embarque un contrôle parental complet et parfaitement fonctionnel — Family Link sur Android, Temps d'écran sur iPhone, iPad et Mac, Microsoft Family Safety sur Windows.
Restriction d'applications, filtrage de contenus, limites de temps d'écran, validation des installations et des achats : tout y est, sans surcoût, sans justificatif, sans qu'aucune pièce d'identité ne soit transmise à qui que ce soit.
La décision reste là où elle a un sens — entre les mains des parents, appareil par appareil, enfant par enfant — au lieu d'exiger l'identification de 100 % de la population. Un dispositif qui protège les mineurs sans ficher les adultes existe donc déjà ; il est simplement moins spectaculaire qu'une loi.
Sources : documentations officielles — Google Family Link ; Apple, Temps d'écran ; Microsoft Family Safety.
12. D'où vient ce site
L'idée est née d'une question posée publiquement sur X, le réseau social, par un journaliste spécialisé dans la tech. Il s'interrogeait sur un angle mort de la loi : puisque les plateformes ne connaîtront pas notre nom — le pseudonymat étant censé être préservé — comment empêchera-t-on la revente de comptes « majeurs » en gros ? Il évoquait le risque de voir apparaître « des nuées de comptes "majeurs" à 50 € ».
La question n'appelle pas de réponse rassurante, et c'est tout le problème. Un marché apparaît partout où une contrainte crée une demande. Des comptes vérifiés se revendront. Des « services de validation » apparaîtront, hébergés hors de France, sans obligation de suppression, sans autorité de contrôle, sans recours. Certains seront des escroqueries pures. D'autres fonctionneront — et constitueront alors des bases de données d'identités civiles adossées à des comptes nominatifs, exactement le type d'infrastructure qui finit par fuiter.
Remarquez le tarif de notre offre « complète » : 50 €. Ce n'est pas un hasard. C'est le prix qu'un journaliste spécialisé a spontanément estimé, trois jours après le vote, en imaginant ce marché. Nous n'avons rien inventé : nous avons construit la vitrine. Il nous a fallu quelques jours. Ceux qui le feront pour de bon n'auront pas nos scrupules — et ne vous diront pas, à la fin, que rien n'a été collecté.
Alors la vraie question, c'est celle-ci : seriez-vous prêt à payer pour rester anonyme ?
Si votre réponse est non, sachez que d'autres diront oui — et que ce marché existera, parce que la demande sera là.
Si votre réponse est oui, demandez-vous à quel moment exact l'anonymat a cessé d'être un droit pour devenir un service payant.
Ceux qui ont voté cette loi ne sont pas nos adversaires. Ils sont nos représentants — c'est le sens du mandat qu'ils exercent au nom du peuple français. Un représentant qu'on ne contredit jamais finit par croire qu'il a raison.
Écrivez au vôtre. Poliment, fermement, en votre nom. Un message argumenté d'un électeur identifiable pèse davantage que mille commentaires anonymes — et il y a une ironie qu'on vous laisse savourer.
➡️ Trouver votre député et son adresse e-mail — saisissez votre code postal sur le site de l'Assemblée nationale.
➡️ Pour contacter l'auteur de ce site : @FranceMajorite, sur X — pseudonymement, tant que c'est encore possible.
Pour aller plus loin
- La Quadrature du Net — association de défense des libertés numériques : laquadrature.net
- Electronic Frontier Foundation — eff.org
- CNIL — vos droits sur vos données : cnil.fr
Ce site est une œuvre satirique. Il ne propose aucun service, ne collecte aucune donnée et n'en a jamais collecté. Les faits, chiffres et citations ci-dessus sont sourcés et vérifiables ; nous vous encourageons à remonter à chaque source plutôt qu'à nous croire.